Le Bernin nous méduse…

Le Bernin, Tête de Méduse, 1644/1648, marbre, Rome, musées du Capitole

Né à Naples en 1598, Gianlorenzo Bernin (Le Bernin, en français) se forme dans l’atelier de son père, Pietro Bernini. Celui-ci est appelé à Rome en 1605 pour travailler pour le compte du cardinal Scipion Borghèse. Le cardinal ne tarde pas à se rendre compte du talent précoce du jeune Bernin et lui procure ses premières commandes. Au début des années 1620, Scipion Borghèse lui commande de nouveau une série d’œuvres pour son palais. Ces quatre groupes de statues (Enée et Anchise, David, le rapt de Proserpine et Apollon et Daphné) lui permettent d’atteindre la gloire. Il commence alors à travailler au Vatican pour le pape Urbain VIII et s’imposera tout au long de sa carrière tant comme sculpteur que comme peintre, architecte et scénographe.

Vers 1644, Le Bernin sculpte le buste de Méduse, sans doute pour le cardinal Alessandro Bichi.

Pour rappel, dans la mythologie grecque, Méduse est une belle jeune fille aux nombreux attraits, notamment, sa splendide chevelure. Elle est séduite par Poséidon qui l’entraîne dans le temple d’Athéna. Celle-ci s’en irrite et transforme les cheveux dont méduse se vantait tant, en un amas d’affreux serpents. Elle la condamne également à pétrifier ceux qui croiseront son regard. C’est Persée qui parviendra à tuer Méduse et à s’emparer de sa tête.

Bernin ne choisit pas de représenter la tête coupée de Méduse tenue par Persée comme c’est régulièrement le cas dans l’histoire de l’art depuis l’Antiquité, en passant par Cellini à la Renaissance et jusqu’à plus récemment Christophe Charbonnel.

Persée tuant la Méduse, métope du temple c de Sélinonte, Palerme, musée national
Benvenuto Cellini, Persée tenant la tête de Méduse, bronze, Florence, Loggia dei Lanzi
Christophe Charbonnel, Tête de Méduse, 2018

Alors qu’il est régulièrement influencé dans son travail par la sculpture antique et Caravage, il choisit, là aussi, de s’en détacher. Il ne cherche pas à retrouver la tradition antique de la beauté parfaite et impassible, comme sur la Méduse Rondanini. Il ne cherche pas plus à suivre la tradition d’un visage terrifiant, déformé par la frayeur comme on peut le trouver chez Caravage.

Méduse Rondanini, marbre, Munich, Glyptothèque
Caravage, Méduse, 1597/98, Huile sur toile, Florence, musée des Offices

Le Bernin décide, lui, de montrer l’instant précis où Méduse voit sa chevelure se transformer suite à la sentence d’Athéna. Il tente de transcrire la souffrance et l’angoisse de la jeune femme au moment où son destin bascule, où elle prend conscience de sa transformation. En cela, Bernin se montre un artiste typiquement baroque. En effet, le thème de la métamorphose est particulièrement apprécié à l’époque et Bernin aime particulièrement saisir l’instant fugace mais décisif d’une action. Il recherche l’acmé (soit le point culminant) d’un sentiment. Il l’avait d’ailleurs déjà fait pour montrer Daphné au moment de sa transformation ou bien pour David s’apprêtant à lancer sa fronde contre Goliath.

Le visage de la nymphe Daphné au moment de sa transformation en laurier pour échapper à Apollon
Le visage de David au comble de la tension avant de lancer la fronde

La virtuosité technique du Bernin est un outil précieux pour traduire sa recherche de la tension dans son travail du marbre. Il met l’accent sur l’expression (bouche entrouverte, sourcils froncés et regard qui semble vide) pour transcrire dans la pierre la surprise mêlée d’angoisse de la jeune fille. Il aime jouer avec les contrastes de lumière engendrés par les contrastes de matière, entre le marbre poli du buste et le traitement plus rugueux des cheveux et des serpents. Il crée un jeu de volumes entre les lignes enchevêtrées de la chevelure qui forment un contraste avec la pureté du visage. La masse des cheveux enroulés avec les serpents traduit aussi le chaos des sentiments de Méduse.

A travers ce buste, Bernin montre toute sa virtuosité technique et sa volonté de représenter ce qui, habituellement, échappe au domaine du perceptible. En cela, il est purement un artiste baroque, en perpétuelle recherche de l’équilibre instable et de l’émotion.

Cette image de Méduse au moment de sa transformation peut être vue également comme une métaphore de l’art du sculpteur. N’a-t-il pas le pouvoir, lui aussi, de « pétrifier » le spectateur d’émerveillement ?

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Born in Naples in 1598, Gianlorenzo Bernini was trained in the workshop of his father, Pietro Bernini. He was called to Rome in 1605 to work for the cardinal Scipion Borghese. The cardinal soon noticed the Young Bernini’s talent and gave him his first orders. In the early 1620s, he commissioned him a new series of works for his palace. These four groups of statues (Aeneas and Anchise, David, the abduction of Proserpine and Apollo and Daphne) allow him to obtain the Glory. He began to work for the pope Urbain VIII and became a sculptor, painter and architect very well known.

Around 1644, Bernini carve the bust of Medusa, probably for the cardinal Alessandro Bichi. For memory, in greek mythology, Medusa is a beautiful girl with many attractions, including beautiful hair. She is seduced by Poséidon who took her to the temple of Athena. Athena became irritated and tranformed the hair into a mass of snakes. She also condemmed her to petrify those who met her eyes. It is Perseus who killed Medusa and who cut off her head.

Bernini does not choose to represent the cut head of Medusa held by Perseus as is the case in the history of art since ancient times, through Cellini in the Renaissance and until recently by the French sculptor Christophe Charbonnel. Bernini is regularly influenced in his work by the ancient sculpture and by Caravaggio but he moves away from them. He does not seek to rediscover the ancient tradition of perfect beauty, as the Medusa Rondanini. He does not seem more to follow the tradition of terrifing face, distorted by the fear as Caravaggio. He decides to show the exact moment when Medusa sees her hair transform itself. He tries to transcribe the suffering and anguish of the young woman at the moment when her destiny is swaying. In this, Bernini is typically a baroque artist. Indeed, the theme of metamorphosis is particulary appreciated at this time and Bernini likes to seize the fleeting but decisive moment of action. He looks for the culmination point of action and feelings. He had already done so to show Daphne at the time of his transformation and David preparing to fight Goliath.

Bernini’s technical virtuosity is a valuable tool for translating his search for tension in his marble work. He focuses on the expression (open mouth, frowning eyebrows and look that seems empty) to transcribe in stone the surprise mixed anguish of the girl. He likes to play with the contrasts of light, the contrasts of matter, between the polished marble and the treatment more rough of hair and snakes. The mass of hair wrapped with snakes also reflects the chaos of Medusa’s feelings. With this bust, Bernini shows all his technical virtuosity and his will to represent the feelings and the fleeting moments of life. He is purely a baroque artist in perpetual search of instable equilibrium and emotions. This image of Medusa at the moment of his tranformation can also be seen as a metaphor for the sculptor’s art.

Does he not have the power to « petrify » the spectator with wonder ?

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