Monet : flamboyance de la mémoire

Claude Monet ; Crépuscule à Venise ; Vers 1908 ; Huile sur toile ; 73×92 cm ; Tokyo, Bridgestone Museum of Art

A l’automne 1908, Monet séjourne pendant deux mois à Venise. Il y peint trente sept tableaux, qui atteignent un degré d’abstraction très poussé. Le « Crépuscule » montre une vue de l’île San Giorgio, depuis la place Saint-Marc, avec le clocher de la basilique San Giorgio Maggiore qui se reflète dans l’eau.

La basilique San Giorgio Maggiore à Venise

La couleur flamboyante du ciel s’étend à la quasi totalité du tableau. Monet suggère un léger mouvement des vagues à l’aide de quelques coups de pinceau, dont quelques uns, de couleur violette, se détachent sur une mer de feu. En haut de la toile, une bande de bleu profond indique un reste de ciel diurne avant la tombée de la nuit. On ne distingue pas réellement de ligne d’horizon. On ne fait que la deviner au milieu d’une lumière incandescente qui envahit tout, le ciel comme la mer. Pour rendre la forme du soleil, le peintre ne fait appel à aucune forme précise (traditionnellement, un cercle rouge ou jaune). La seule chose qui l’intéresse, c’est l’omniprésence de la lumière qui semble dissoudre les formes du paysage et lui donne un côté irréel. Comme ses amis impressionnistes, Monet aime les paysages crépusculaires. C’est un moment paradoxal où la lumière baisse en intensité mais gagne en puissance et multiplie les effets lumineux sur un temps très court.

En peignant cette toile, l’enjeu pour Monet est de proposer une vision de Venise qui n’appartienne qu’à lui. A cette époque, la ville est déjà un mythe culturel en soi et de nombreux peintres l’ont déjà montrée sous toutes ses facettes. Pour se démarquer, il choisit un motif qui nie à la fois la modernité (pas de passage de vaporetto comme chez Le Sidaner) et le pittoresque (pas de gondole, ni de procession religieuse comme chez Ziem)

Henri Le Sidaner ; San Giorgio Maggiore, Venise ; 1906
Félix Ziem ; Venise, procession de la Saint-Georges ; vers 1870 ; Huile sur bois ; 71×92 cm ; Paris, Musée du Petit Palais

Claude Monet place son sujet hors du temps et se hisse, du même coup, au niveau des très grands peintres qu’il admire et dont il connaît les œuvres comme Turner, son ami Eugène Boudin qui s’est rendu à Venise en 1895 ou Whistler.

William Turner ; En allant au bal (San Martino) ; 1846 ; Huile sur toile ; 61×92 cm ; Londres, Tate Gallery
Eugène Boudin ; Venise le soir, le quai des esclavons et la Salute ; 1895 ; Huile sur toile ; 45×65 cm ; Québec, musée national des Beaux-Arts
James Whistler ; L’orage. Coucher du soleil ; 1880 ; Pastel ; 18×29 cm ; Harvard Art Museums

Ce tableau, qui donne l’impression de voir un instantané de la fin du jour, n’a en fait rien d’une réalité photographique. D’une part, Monet, déjà atteint de la cataracte, transfigure la réalité du phénomène lumineux en l’exagérant. D’autre part, le tableau n’a pas été totalement peint sur place. En effet, depuis qu’il travaille en série, il a pris l’habitude de réaliser plusieurs tableaux en même temps. En général, il commence un premier travail d’ébauche sur site, puis il poursuit l’élaboration de ses toiles dans son atelier, parfois longtemps après les avoir commencées. Pour atteindre son but, il a besoin de passer par une phase d’observation, puis de procéder à des retouches et des ajustements au fil du temps, notamment dans le contexte de la série. Car chaque toile d’une série n’existe pas pour elle-même mais uniquement par rapport aux autres : c’est leur ensemble qui forme une sorte de fresque voulue par le peintre. Ainsi, la toile du « Crépuscule » doit se voir avec les autres toiles peintes à différentes heures du jour.

Claude Monet ; San Giorgio Maggiore ; 1908 ; Huile sur toile ; 64×92 cm ; Indianapolis, Museum of Art
Claude Monet ; San Giorgio Maggiore ; 1908 ; Huile sur toile ; 59×81 cm ; Cardiff, National Museum

Les tableaux peints à Venise ont été pour la plupart retravaillés dans l’atelier de Giverny. La mémoire de ce qu’il a vécu joue un rôle prépondérant dans sa démarche artistique. Il lui arrive même parfois de réaliser certains tableaux directement à l’atelier en faisant uniquement appel à ses souvenirs et en réagençant les images imprimées dans sa mémoire.

Ce n’est donc en rien une représentation de Venise telle qu’il a pu la voir mais bien une Venise réinventée et passée au filtre de ses souvenirs, telle qu’elle s’est imprimée dans sa mémoire. C’est peut-être une évolution du peintre, qui au début de l’Impressionnisme travaillait beaucoup sur l’instantanéité d’une vision « sur le motif » et qui , au fil du temps, a besoin de tout ce travail de « digestion » pour arriver à la justesse picturale qu’il recherche.

Si Venise a su imprimer une telle explosion de couleurs dans la mémoire de Monet, nul doute qu’à son tour, c’est notre propre imaginaire que le peintre façonne avec ses toiles. Et vous, qu’en pensez-vous ?

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