Giotto : Un triptyque très politique

Giotto ;Triptyque Stefaneschi ; Vers 1320 ; Tempera sur bois ; 178×255 cm environ ; Rome, Pinacothèque vaticane

Giotto naît à Colle di Vespignano, petite ville à l’est de Florence en 1267. Nous savons peu de choses de sa jeunesse, hormis qu’il est issu d’une famille paysanne. Sa formation artistique s’effectue à Florence, peut-être dans l’atelier de Cimabue. Dans les années 1290, il exécute un ensemble de fresques relatant la vie de saint François dans la chapelle haute de la basilique d’Assise. Dans ces fresques, il inaugure une toute nouvelle manière de peindre qui s’appuie sur l’observation de la nature et l’expressivité des attitudes et des visages. Cette nouvelle façon de peindre suscite rapidement l’enthousiasme de ses contemporains. De ce fait, le pape Benoît XI décide d’envoyer un des ses émissaires en Toscane pour se renseigner sur le peintre. Le rapport est apparemment si élogieux que Giotto est immédiatement appelé à Rome. On peut facilement imaginer qu’à son arrivée, Giotto a l’occasion de faire la connaissance de hauts dignitaires de l’Eglise, dont le cardinal Jacopo Stefaneschi qui lui commande vers 1320, le retable qui porte son nom et qui sera réalisé par le peintre et son atelier.

Ce triptyque était initialement destiné à orner le maître-autel de l’ancienne basilique Saint-Pierre.

Il s’agit d’un retable aux formes gothiques avec des arcades en forme d’ogive. Il est peint sur les deux faces ; l’une des faces était tournée du côté des fidèles, alors que l’autre était vue par le clergé siégeant dans le choeur. Le recto se compose de trois panneaux représentant le Christ trônant, la crucifixion de saint Pierre et la décollation de saint Paul. Au verso , on peut voir saint Pierre sur un trône, entouré de saints.

En décrivant plus précisément le recto du retable, nous voyons, sur le panneau central, le Christ assis sous un baldaquin gothique richement décoré. Il est entouré d’anges et, à ses pieds, est agenouillé le cardinal Stefaneschi, qui est vêtu très simplement et qui a posé son chapeau de cardinal à ses côté en symbole de son humilité. Il faut remarquer le pavement, traité en perspective et qui donne de la profondeur à la scène. Cette recherche de profondeur ainsi que des dégradés très subtils de couleur, notamment dans le traitement des tuniques des anges, ce qui est typique du style de Giotto.

Le cardinal Stefaneschi en donateur

Sur le panneau de gauche, la crucifixion de saint Pierre : malgré l’emploi traditionnel du fond d’or, il y a une grande volonté de réalisme dans la représentation. Saint Pierre est cloué sur la croix, la tête en bas, entouré par les soldats et par la foule qui se presse au pied de la croix. Les attitudes et les expressions des personnages sont très variées. A l’arrière-plan, on peut voir deux monuments de la Rome antique, la meta romuli, une sépulture en forme de pyramide et la pyramide cestia, qui se trouvaient dans le quartier de l’actuel Vatican, lieu présumé du martyr de saint Pierre. En haut, deux anges emportent l’âme du saint dans les cieux.

Sur le panneau de droite, la décollation de saint Paul a lieu, là encore, au milieu des soldats et des pleureuses . Nous voyons cette fois un paysage de campagne avec des collines et des arbres. En effet, le martyr de saint Paul aurait eu lieu en dehors de Rome, sur la route qui mène au port d’Ostie, dont on voit le phare sur la colline de droite. Là aussi, l’âme du saint est emporté par deux anges.

Revenons maintenant au verso du retable. C’est cette fois-ci saint Pierre qui trône sur le panneau central. Il fait le geste de la bénédiction et tient de la main gauche les clés du Paradis. Il est entouré de deux anges ainsi que, une nouvelle fois, de Jacopo Stefaneschi en donateur, présenté par saint Georges (patron de l’église Saint-Georges-au-Vélabre dont le cardinal avait la charge) et offrant à Pierre le retable, en modèle réduit. En face de lui est agenouillé un pape (Célestin 1er ou Célestin V, les avis divergent ! ). On retrouve également le pavement en perspective. Sur les panneaux latéraux, sont alignés les apôtres Jacques, Paul, Jean et André.

Dans ce retable, on retrouve toutes les caractéristiques, de l’art de Giotto à sa maturité : mise en perspective de l’espace, volume des corps, jeu des couleurs, expressivité et variété des personnages , recherche de réalisme (détails des costumes, volonté de situer l’action dans un lieu précis) et, sans doute, un savoir-faire dans l’art du portrait, même si l’on ne connait pas de portrait du cardinal.

S’il est un concentré de l’art giottesque, le retable n’a pourtant pas été commandé juste pour la gloire d’offrir à la basilique Saint-Pierre un retable élaboré par l’un des meilleurs peintres du temps.

En effet, à la date de l’élaboration de notre retable, Rome n’est plus le centre de la chrétienté. Suite à de fortes tensions entre le roi de France Philippe le Bel et la papauté à partir de 1295, un nouveau pape a été élu et couronné à Lyon en 1305, Clément V. Hors, Clément V, de son vrai nom Bertrand de Got, est français. Il renonce vite à s’installer à Rome, qui est d’une part , toujours en proie aux intrigues et aux conflits entre les guelfes et les gibelins et qui, d’autre part, n’est plus le centre politique et économique de la chrétienté. Il s’installe alors en Avignon. Clément V meurt en 1314 et il sera suivi par six autres papes, tous français, qui continueront à siéger en Avignon. Evidemment, cette situation est intolérable pour une majorité de cardinaux qui sont, eux, italiens et qui souhaitent le retour du siège apostolique à Rome, avec un pape, de préférence italien. Et c’est bien sûr, le cas du cardinal Stefaneschi, fils de la noblesse italienne, petit-neveu du pape Nicolas III, qui souhaite lui aussi le retour de la papauté à Rome. Aussi lorsqu’il commande ce triptyque à Giotto, pour être placé sur l’autel central de la basilique Saint-Pierre, cela prend une signification politique : saint Pierre, premier pape de la chrétienté, trône sur le panneau central du retable, au revers du Christ dont il est le représentant. Il a été évêque de Rome et est mort en martyr à Rome ainsi que l’autre pilier de la chrétienté qu’est saint Paul (d’où la représentation de leur martyre sur les panneaux latéraux). L’iconographie du retable montre ainsi la détermination des cardinaux romains au retour du pape à Rome.

Le retable Stefaneschi est un exemple de l’art de Giotto à sa maturité ainsi qu’un manifeste politique en faveur du retour du pape sur le trône de saint Pierre à Rome. Chef-d’oeuvre du plus grand et du plus novateur peintre italien de l’époque, on a vu pire comme affiche de propagande. Et vous, qu’en pensez-vous ?

Post scriptum pour le plaisir : Avez-vous remarqué le modèle réduit du retable que présente le cardinal Stefaneschi à saint Pierre ? Il s’agit probablement de la première mise en abyme de l’histoire de la peinture .

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