Egon Schiele : Le cœur en automne

Egon Schiele, Quatre arbres, 1917, Huile sur toile, 110×140 cm, Vienne, Palais du Belvédère

Egon Schiele naît le 12 juin 1890 près de Vienne. Il s’intéresse au dessin dès l’enfance et s’inscrit en 1906 à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne. Très vite, il ne supporte plus l’enseignement et les contraintes de l’académie. Il découvre alors la Sécession viennoise et rencontre, en 1907, Gustav Klimt qui devient son maître à penser. A partir des années 1910, il développe un style personnel (couleurs sombres, traits nerveux et poses contorsionnées) dans lequel il cherche à retranscrire l’intériorité des modèles. En 1914, il est mobilisé en tant que secrétaire et, de ce fait, n’ira jamais au front. En 1915, il épouse Edith Warms et en 1917, date de notre tableau, quitte le camp de prisonnier où il est détaché pour être envoyé à Vienne.

Même s’il est surtout connu pour ses représentations de corps souvent déformés et montrés dans des poses non conventionnelles, Egon Schiele s’est toujours intéressé au paysage. Rapidement, il se détourne de la simple transcription de la réalité pour adopter un mode de représentation où les plantes et les objets prennent une dimension anthropomorphique.

Dans le tableau de Vienne, nous voyons quatre arbres dans un paysage de collines, se détachant sur un ciel crépusculaire, où le disque solaire flamboie au milieu de strates de couleurs allant du rose au bleu. Les feuilles des arbres ont la couleur mordorée de l’automne et le deuxième arbre à partir de la gauche est presque entièrement dénudé. Aucun être humain ne vient peuplé ce paysage qui ne se focalise que sur quatre arbres frêles et un soleil couchant.

Ce paysage de Schiele, comme tous les autres, n’a rien de réaliste. D’ailleurs il ne peint jamais sur le motif mais à l’atelier et de mémoire. Ce paysage n’est pas le reflet d’un morceau de nature saisi à un moment précis. C’est une construction où couleur et composition évoquent un monde idéal et qui reflètent les sentiments humains. Ici, il élabore une composition très simple, basée sur une série d’horizontales (les différentes strates du ciel) et de verticales (les arbres). Il conçoit la nature comme une architecture. Il parle d’ailleurs dans ses poèmes d' »arbres-colonnes ».

Il choisit de montrer un paysage d’automne, saison charnière entre la douceur de l’été et la froideur de l’hiver. Cela lui permet d’exprimer les contradictions qui s’opposent et luttent chez chaque être humain. En choisissant une saison et un moment de la journée où tous les éléments naturels sont sur le déclin, il veut faire ressentir la profonde tristesse qui l’envahit à ce moment de sa vie. Il écrit d’ailleurs :

 » C’est au plus profond de l’être, avec l’âme et le coeur, qu’on ressent un arbre d’automne au milieu de l’été.  C’est cette mélancolie que je veux peindre. »

Cette mélancolie, associée à la représentation de l’arbre dénudé ainsi que cette volonté de plaquer les sentiments humains sur le paysage a connu des précédents dont Egon Schiele a pu s’inspirer. On y retrouve souvent le motif de l’arbre mort ou perdant ses feuilles ainsi que l’image du soleil déclinant.

C’est au début du XIXe siècle chez les Romantiques allemands et notamment chez Caspar-David Friedrich que naît cette volonté de traiter le paysage comme un reflet des sentiments de l’artiste, comme miroir de l’âme.

Caspar-David Friedrich, L’arbre aux corbeaux, Huile sur toile, Vers 1822, 59×73 cm, Paris, Musée du Louvre

On retrouvera, plus tard dans le siècle cette façon de traiter le paysage chez Van Gogh, qui sera exposé à la Sécession viennoise et que Schiele admirait, mais aussi chez Ferdinand Hodler, lui aussi fréquemment exposé à la Sécession, ou enfin chez son mentor, Gustav Klimt. 

Vincent Van Gogh, Saules au coucher du soleil, Huile sur toile, 1888, Otterlo, Musée Kröller-Müller
Ferdinand Hodler, Soir d’automne, Huile et tempera sur bois, 1892, 100×130 cm, Neufchâtel, Musée d’art et d’histoire

Comme ses contemporains, Klimt ou Kokoschka, Schiele pense que la mission de l’art est de montrer la vérité de la nature humaine. A travers ses paysages, il veut démontrer que même un arbre ou une fleur peut exprimer, autant qu’un portrait, les tourments de l’âme. C’est ainsi, qu’avec un sujet et une composition extrêmement simples, l’artiste parvient à faire une métaphore de la tristesse et du caractère éphémère de l’existence.

Chez Egon Schiele, on trouve également l’idée selon laquelle l’artiste est un « voyant », possédant un don de double vue qui lui permet d’exprimer par la forme, à travers ses oeuvres, des pressentiments d’événements, qui ne peuvent pas être déchiffrés par l’homme ordinaire.

Bien sûr, on peut penser qu’en 1917, Egon Schiele exprime dans ces « Quatre arbres » sa mélancolie face à un monde en crise, plongé dans la guerre. Mais pressent-il aussi que, l’année suivante, il mourra de la grippe espagnole, à 28 ans, trois jours après sa femme.

Alors l’artiste peut-il être un voyant ? Et vous, qu’en pensez-vous ?

 

 

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