Basquiat chevauche la mort

Jean-Michel Basquiat, Riding with death, 1988, Acrylique et crayon sur toile, 249×289 cm, Collection privée

Né en 1960 à New-York, Jean-Michel Basquiat, jeune artiste afro-américain, a connu une ascension fulgurante à partir de 1980, après s’être fait remarquer comme artiste de street art. Dans ces mêmes années, il devient ami avec le peintre Andy Warhol et entre en même un temps dans sa « Factory »‘ (atelier). Warhol devient son mentor, lui apportant un élargissement de sa culture artistique et tentant également d’éloigner Basquiat des drogues les plus dures qu’il consomme alors. A la mort d’Andy Warhol en 1987, Basquiat sombre dans un profond mal-être et produit peu de nouvelles œuvres. Un an plus tard, il se remet à peindre mais meurt subitement le 12 août 1988, à 27 ans, d’une overdose d’héroïne et de cocaïne.

 » Riding with death » est l’un des derniers tableaux de Basquiat. Il y représente un homme noir chevauchant le squelette d’un cheval. Le corps de l’homme semble être en décomposition avec un corps aux chairs encore visibles alors que les bras sont réduits à l’état de squelette. Il tourne le dos alors que le cheval tourne la tête vers le spectateur et le regarde de ses yeux vides. Ces figures très simples, presque réduites à l’état de silhouettes, se détachent sur un fond uni légèrement doré. La gamme de couleurs est très resserrée ( noir, blanc, ocre et brun légèrement doré). La composition est claire avec les deux figures contenues dans un triangle.

Cette composition épurée se démarque des œuvres précédentes du peintre qui proposaient des compositions foisonnantes, aux coloris très vifs.

Jean-Michel Basquiat s’est inspiré, pour son tableau, d’un dessin de Léonard de Vinci représentant une femme chevauchant un squelette. La composition en triangle renvoie aussi à Léonard de Vinci (par exemple la Vierge et la sainte Anne du Louvre) ainsi qu’à de nombreux peintres de le Renaissance qui ont beaucoup employé ce type de composition. Elle évoque le calme et l’harmonie et s’est perpétuée dans toute la peinture occidentale.

Leonard de Vinci, Deux allégories de l’envie

Leonard de Vinci, La Vierge, l’Enfant Jésus et sainte Anne, 1502-1513, Huile sur bois, Paris, musée du Louvre

Le fond doré rappelle le fond d’or des icônes et donne un côté religieux et solennel à la peinture, ce qui est renforcé par ce qui ressemble à une auréole sur la tête du personnage. Le dessin très stylisé des personnages évoque les personnages de l’art rupestre, notamment africain.

Grands éléphants, autres animaux et figures humaines, aquarelle de Joachim Lutz reproduisant les peintures rupestres de Mutoko au Zimbabwe

La mort est l’un des thèmes majeurs de Basquiat, avec la condition des Noirs américains. Dans cette toile, il réunit les deux sujets. La mort, bien sûr, avec la figure de l’homme décharné et du cheval. Ces représentations du squelette ont traversé toute l’œuvre du peintre (voir le crâne, plus haut) et sont issues d’un livre d’anatomie (Gray’s anatomy ) que sa mère lui avait offert après son accident, à sept ans, alors qu’il jouait dans la rue et avait été percuté par une voiture.

En matière de discrimination raciale, le peintre joue avec les références. A la fois il s’inspire des codes de la peinture occidentale (références à la Renaissance) et, en même temps, il traite ses figures avec un certain « primitivisme », issu de sa culture africaine. De plus, le cavalier est clairement un homme noir et, il se trouve au centre de la toile. C’est peut-être une façon pour l’artiste de dire : moi l’homme noir, avec ma manière « naïve » de peindre (ce qui lui était régulièrement reproché par la critique), je suis au centre de la Peinture (de manière universelle). Il est évident que Basquiat s’identifie à ce cavalier qui chevauche la mort. Il l’a lui-même déjà côtoyée, avec la mort de Warhol, mais aussi celle d’un certain nombre de ses connaissances, décimées par le virus du Sida. Lui-même se sait en sursis, consumé par sa consommation de drogues. D’ailleurs, la figure du cheval pour symboliser la Mort, est peut-être une allusion au mot « horse » (cheval) qui désigne l’héroïne en argot. Face à ce pressentiment, Basquiat semble bien loin. En effet, le cavalier tourne le dos au spectateur, il regarde déjà ailleurs (vers le néant ?) alors que cheval, lui, nous regarde en face. Il est probable que le peintre nous adresse aussi un avertissement : attention la mort rôde et l’héroïne est un danger. Car on peut penser que l’emploi du triangle de la composition n’évoque pas seulement l’harmonie de la Renaissance mais le panneau danger de la signalétique urbaine. Le peintre s’inspirait d’ailleurs couramment de motifs issus de la culture populaire et urbaine (BD, publicité, signalétique, etc..). Il y a du coup, une sorte d’ambivalence dans le message de l’artiste pour qui la mort est un danger et, en même temps, l’espérance d’une harmonie et d’une paix retrouvées.

Dans ce tableau, Jean-Michel Basquiat fait, peut-être sans le savoir, une sorte de testament. Il affirme sa prédominance en tant qu’artiste noir sur la toute l’histoire de la peinture, il pressent sa fin tragique et nous met en garde contre les dangers qui nous guettent. Il nous lance une sorte d’avertissement : Blancs ou Noirs, la Mort nous emportera…

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