Caravage, la pierre angulaire

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Caravage(1571-1610), La Mise au Tombeau,1602/04, Huile sur toile, 300×203 cm, Rome, Pinacothèque vaticane

Lorsqu’il reçoit la commande de cette œuvre, Michelangelo Merisi, dit Caravage, est installé à Rome depuis quelques années. Arrivé jeune et inconnu, il se fait très vite une réputation et obtient des commandes importantes, notamment pour la chapelle Contarelli à Saint-Louis-des-Français. C’est dans ce contexte qu’un membre de la famille Vittrice lui commande un retable pour orner la chapelle de la Pietà dans l’église Santa Maria Vallicella (actuellement Chiesa Nuova).

La commande est particulièrement prestigieuse pour Caravage car la Chiesa Nuova est alors une des églises romaines les plus fréquentées et constitue une formidable vitrine pour le peintre. Elle est la toute nouvelle église des oratoriens, congrégation fondée par une figure importante de la Réforme catholique, Philippe Neri, dont l’un des principes est de favoriser une plus grande proximité entre les fidèles et le dogme catholique, notamment grâce aux images.

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Rome, Chiesa nuova

L’oeuvre est un retable, c’est à dire un tableau destiné à orner l’autel principal d’une église ou, comme c’est le cas ici, l’autel d’une chapelle privée. Elle montre  un groupe compact de personnages, trois femmes et trois hommes, qui se tiennent au-dessus d’une pierre tombale. Deux des hommes portent le corps du troisième pour le déposer dans la tombe. Ils se détachent sur un fond sombre uni. Il n’y a quasiment aucun accessoire, hormis deux pierres posées sur la dalle et une plante au premier plan, peut-être un verbascum.

Caravage mêle le thème de la Déploration du Christ avec celui de la Mise au Tombeau. La Déploration montre les proches du Christ pleurant près de son corps au pied de la croix. C’est un épisode en général statique et  qui est centré sur l’émotion des personnages. La Mise au Tombeau, elle, implique une action (le Christ est enveloppé dans un linceul puis déposé dans son tombeau) et raconte une « histoire ». Dans ce cas, le peintre montre Saint Jean et Nicodème ( ou Joseph d’Arimathie, comment savoir !) qui portent le corps du Christ et, en même temps, les trois saintes femmes qui le pleurent. Chacune des femmes incarne une manifestation de la douleur : la Vierge écarte les bras vers son fils, Marie-Madeleine, la tête inclinée sur le poing est murée dans son chagrin et Marie-Cléophas, les bras levés au ciel, hurle son désespoir. Il faut noter la possible signification symbolique du verbascum au premier plan. En effet,  la tige de cette plante, appelée aussi cierge de Notre-Dame, était enduite de poix et utilisée comme torche au Moyen-Age .Est-ce une allusion à l’Evangile de Jean : « Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres; il aura la lumière qui conduit à la vie (Jean 8-12) » ?

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Si la description de la scène, avec son insistance sur la douleur , tente déjà de faire participer le spectateur à l’action, la manière dont le tableau est construit ne fait que renforcer cette mise en scène.

Malgré sa monumentalité (2 mètre sur 3), le cadrage est très serré et les personnages occupent pratiquement tout l’espace du tableau. La scène est vue en contre-plongée (vue dite da sotto in sù ), c’est-à-dire que le regard du spectateur est placé plus bas que les personnages. Ce procédé augmente la force de la scène puisqu’il nous donne l’impression que nous allons recevoir le corps du crucifié. Une forte lumière arrive de la gauche et vient éclairer avec force le corps du Christ, le visage de Nicodème qui se tourne vers nous, son coude ainsi que l’angle de la pierre tombale, qui avancent dans l’espace du spectateur. Le clair-obscur modèle les figures qui semblent ainsi jaillir de l’ombre. Comme à son habitude, Caravage met l’accent sur le réalisme de la scène : le corps du Christ est d’une réalité presque morbide, lourd avec un bras aux veines saillantes et des pieds traités de manière très réaliste . Nicodème doit mettre toutes ses forces  pour le soutenir. La main de Jean est posée sur la plaie du Christ et semble la rouvrir par mégarde, ce qui est sans doute une allusion au mystère de l’Incarnation. De même, la Vierge est une femme âgée alors que, traditionnellement, on représente une femme très jeune et idéalisée.  La composition du tableau s’articule autour d’une série de lignes qui part de la main gauche de Marie-Cléophas  et qui s’inclinent progressivement vers le corps du Christ.

Ainsi, tout, composition, traitement de la lumière et réalisme des figures, concourt à faire entrer le spectateur à l’intérieur de la toile

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Revenons sur cette pierre tombale placée au premier plan et qui est tellement mise en évidence qu’elle en devient un acteur supplémentaire. Elle fait évidemment allusion à la première épître de Pierre : « Voici je pose en Sion une pierre angulaire, choisie et précieuse, et celui qui met en elle sa confiance ne sera pas confondu » ( 1 Pierre2 4-10).

Pour construire son tableau, Caravage ne manquait pas de références possibles. Le thème de la Passion du Christ a été traité par tous les grands peintres depuis Giotto. Pour autant il s’inspire surtout d’une sculpture de Michel-Ange, la Pietà, principalement pour la position du corps du Christ et pour le bras aux veines marquées. Il est possible aussi qu’il ait cherché un modèle dans la Déposition de Raphaël. Cela lui permettait ainsi de se mettre en compétition avec deux des grands artistes qui l’avaient précédé à Rome.

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Michel-Ange, Pietà, 1498, Rome, basilique Saint-Pierre
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Raphaël, Déposition Borghèse, 1507, Rome, Galerie Borghèse

Cette référence à ses illustres aînés  permet sans doute au tableau de Caravage d’être admis sans difficulté malgré la radicalité de son réalisme. En même temps sa capacité à faire participer le spectateur à la scène correspond aux intentions de la Contre-Réforme qui cherche à donner une image de l’Eglise plus humaine et à toucher les sentiments des fidèles.

Par son réalisme et son sens aigu de la composition, Caravage révolutionne l’histoire de la peinture. Rejetant les artifices et les raffinements du Maniérisme, il fait prendre un tournant radicalement différent à la peinture. Son influence sur les peintres ne s’éteindra pas, suscitant l’intérêt des plus grands peintres de Georges de La Tour à Rembrandt ou Vélasquez. La Mise au tombeau, quant à elle, sera copiée par Rubens et Cézanne.

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Rubens, Déposition,1612/14, Ottawa, Musée des Beaux-Arts

Caravage est peut-être, lui aussi, une pierre angulaire…      

PS très important : Merci à mon chéri pour ses jolies photos !

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