Le Greco, au-delà du réel

Dominikos Theotokopoulos, dit Le Greco, Saint Martin et le pauvre, 1597/99, Huile sur toile, 193×103 cm, Washington, National Gallery of Art

Dominikos Theotokopoulos est né en Crète en 1541, d’où son surnom. Après un séjour en Italie où il ne trouve pas vraiment sa place, il s’installe en Espagne, à Madrid d’abord, puis très rapidement à Tolède où il restera jusqu’à sa mort en 1614. C’est là qu’il reçoit la commande de ce tableau pour orner la chapelle San José de Tolède.

Cette chapelle est un oratoire privé et a été fondée par un riche marchand de Tolède, Martin Ramirez, mort en 1569. La chapelle a finalement été construite par ses héritiers, qui en commandent la décoration intérieure à Gréco en 1597. Elle comporte trois retables : sur l’autel central, un retable représentant saint Joseph et le Christ enfant, surmonté du Couronnement de la Vierge et sur les autels latéraux, une Vierge entourée de sainte Martine et de sainte Agnès et un retable consacré à saint Martin, saint patron du fondateur de la chapelle. En 1907, le propriétaire décide de vendre les tableaux des autels latéraux qui finissent par être acquis par la National Gallery de Washington.

Le tableau qui nous intéresse représente la Charité de saint Martin. Martin est un soldat romain du IVe siècle. Alors qu’il se trouve en garnison près d’Amiens, il donne à un pauvre, transi de froid, la moitié de son manteau. La nuit suivante, le Christ lui apparaît en rêve, vêtu de ce même manteau. Interprétant le songe comme un appel, Martin décide de se convertir et deviendra plus tard évêque de Tours. C’est cette épisode de sa vie qui est le plus souvent représenté.

Saint Martin partageant son manteau, façade de la cathédrale Saint-Pierre d’Angoulême

C’est cet épisode que choisit Greco pour son retable. Mais au lieu de situer l’action au IVe siècle, il modernise la scène. Martin est vêtu d’une armure renaissance et le lieu de l’action ne se situe pas à Amiens mais à Tolède dont on a une vue en arrière-plan.

Le cavalier et son cheval occupent pratiquement tout l’espace du tableau ce qui leur donne un aspect monumental. Cet aspect est renforcé par une vue en contre-plongée et une ligne d’horizon placée très bas. Le cheval, avec sa patte avant levée, semble vouloir se projeter dans l’espace du spectateur. Il n’y a presque pas de perspective ; le regard est bloqué par la monumentalité du cavalier et le fond bleu. Les couleurs sont pures et lumineuses. Coincée sur le côté gauche, la figure du mendiant est exagérément allongée avec des membres très étirés. Cette déformation suggère peut-être qu’il n’est pas de ce monde et qu’il s’agit d’une vision.

Pour la figure du cheval, Greco a pu s’inspirer d’une peinture de Pordenone représentant saint Martin et qu’il a pu voir lors de son séjour à Venise de 1568 à 1570.

Le Pordenone, Saint Martin et saint Christophe, 1528/29, Huile sur bois, 250×140 cm, Venise, église San Rocco

Même si le sujet n’est pas très courant en peinture, Greco n’est pas le premier à représenter la Charité de saint Martin. Avant lui, par exemple, Simone Martini ou Jean Fouquet ont déjà traité le sujet.

Simone Martini, Saint Martin partageant son manteau, Vers 1315, Fresque, Assise, Basilique inférieure de Saint François

Jean Fouquet, Saint Martin partageant son manteau, Vers1452/61, Enluminure, Paris, musée du Louvre

Comme Greco, Martini et Fouquet avait replacé la scène dans leur propre époque. Mais pour ces deux peintres le sujet est un prétexte pour tester de nouvelles représentations de l’espace (creusement de l’espace chez Martini ou perspective oblique à deux point de fuite chez Fouquet) et surtout pour se concentrer sur les aspects anecdotiques et réalistes de la scène, notamment chez Fouquet. Le mendiant est vêtu en haillons, la ville est décrite avec précision ainsi que les costumes du chevalier. L’idée est que l’histoire soit crédible, que la scène fasse « vraie ».

Greco, lui, ne s’intéresse pas à la réalité de la scène. En dehors de l’armure du chevalier, il n’y pas grand-chose de réaliste dans le tableau. Il n’y a pas de perspective convaincante. La scène se déroule dans un espace irréel. Les couleurs paraissent surnaturelles tout comme la lumière, dont on ne voit pas la source. Le corps nu et très allongé du mendiant n’a rien de réaliste. Et s’il existe bien une vue de Tolède au second plan, le moins que l’on puisse dire est qu’elle reste allusive et n’a rien d’un relevé topographique. Le Greco, c’est le contraire de l’anecdote, de l’histoire à raconter. Ce qu’il montre, c’est un idéal. Ce qu’il recherche, c’est suggérer l’annonciation d’une apparition et d’une conversion, c’est rendre la grandeur d’âme de Martin et la grâce divine qui descend sur lui.

Rapidement tombé dans l’oubli après sa mort, l’irréalisme de la peinture du Greco séduira de nouveau les peintres à partir du XIXe siècle et notamment le jeune Pablo Picasso qui saura se souvenir du peintre, dans la toile du MOMA, dans l’étirement de la figure nue et la relation entre l’homme et le cheval.

Pablo Picasso, Jeune garçon au cheval, 1905/06, Huile sur toile, 220×130 cm, New-York, Museum of Modern Art

Avec cette œuvre, Gréco nous emmène au delà de la réalité et des apparences, à la recherche d’une émotion pure.

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