Miroir, mon beau miroir…

Au commencement était Narcisse. Narcisse, dont l’histoire est racontée dans les Métamorphoses d’Ovide. Narcisse, cet éphèbe à la beauté exceptionnelle, qui s’est penché au-dessus de l’eau d’une source, parfait miroir, et qui est tombé amoureux de son propre reflet au point de se laisser mourir de désespoir. Ce miroir d’eau, et par extension tous les miroirs, sont devenus, à partir de la Renaissance l’emblème de la peinture. Leon Battista Alberti, dans son De Pictura, fait d’ailleurs de Narcisse l’inventeur de la peinture.

Alors faisons un petit tour d’horizon des différentes utilisations du miroir. Il va sans dire que mon propos est totalement subjectif et, tout, sauf exhaustif, tant le sujet est vaste. Il nous emmènera parfois vers d’autres supports que la peinture.

D’abord, certains peintres se sont, évidemment, servis du mythe de Narcisse pour représenter la surface réfléchissante de l’eau comme un miroir. C’est le cas de Caravage :

Caravage (attribué à), Narcisse,1598/99, Huile sur toile, 110×92 cm, Rome, Galerie nationale d’Art Ancien

Dans ce tableau, dont l’attribution à Caravage fait débat, le jeune homme est penché au-dessus de l’eau dans une composition qui forme un cercle avec son double. Il modernise le mythe en habillant le personnage avec des vêtements contemporains.

On retrouve le thème chez le peintre anglais, Waterhouse, proche du style des Préraphaélites.

John William Waterhouse, Echo et Narcisse, 1903, Huile sur toile, 109×189 cm, Liverpool, Walker Art Gallery

Ou encore, complètement métamorphosé, si l’on peut dire, par Dali :

Salvador Dali, Métamorphose de Narcisse, 1937, Huile sur toile, 51×78 cm, Londres, Tate Modern

Chez Dali, le reflet de Narcisse n’est plus seulement dans l’eau, mais aussi dans la main sculptée du premier plan.

Mais revenons à l’objet « miroir », On le trouve dans les portraits, et même plus précisément, dans les autoportraits. En effet, sans miroir, pas d’autoportrait. L’artiste a besoin du miroir pour pouvoir fixer ses traits sur la toile. Le dispositif nous est d’ailleurs dévoilé par le peintre Johannes Gumpp.

Johannes Gumpp, Autoportrait, 1646, Huile sur toile, Florence, musée des Offices

Le peintre autrichien Gumpp, de dos, se regarde dans un miroir octogonal, pour pouvoir peindre sur le chevalet, placé à sa droite.

Cette forme d’autoportrait démultiplié se retrouve chez Savoldo :

Giovanni Gerolamo Savoldo, Portrait d’homme en armure, Vers 1525, Huile sur toile, 91×123 cm, Paris, musée du Louvre

Le peintre se représente en armure dans un espace où deux grands miroirs reflètent son image sous des angles différents.

Ou chez Norman Rockwell qui reprend le dispositif de Gumpp pour une couverture du Saturday Evening Post.

Norman Rockwell, Triple autoportrait, 1960, Stockbridge, Musée Norman Rockwell

Même sans ces dispositifs complexes, les artistes se servent volontiers du miroir pour leurs autoportraits. Ainsi chez le jeune Parmesan, Vuillard ou Escher :

Francesco Mazzola dit Parmesan, Autoportrait au miroir convexe, 1523/24, Huile sur sur panneau de bois convexe, Diam : 24.4cm, Vienne, Kunsthistorisches museum

A 21 ans, Parmesan démontre toute sa virtuosité technique en se représentant dans une pièce déformée par l’utilisation d’un miroir convexe.

Edouard Vuillard, Autoportrait dans le miroir du cabinet de toilette, 1923/24, Huile sur carton, 81×66 cm, New-York, collection particulière

Dans cette image de l’artiste vieillissant, le reflet devient aussi flou que les images qui entourent le miroir.

Maurits Cornelis Escher, Main tenant un miroir sphérique, 1935, Lithographie

MC. Escher se reflète dans une boule qui déforme l’espace, dans le même esprit que Parmesan.

Le procédé est utilisé aussi par les photographes.

Ilse Bing, Autoportrait au miroir, 1931, Epreuve à la gélatine d’argent, 26×29 cm, Ottawa, musée des Beaux-Arts du Canada

Le portrait de l’artiste peut également se glisser de manière indirecte. Le reflet dans le miroir devient un élément visible, comme par inadvertance.

Marguerite Gérard, assise à son chevalet, se reflète dans le miroir sphérique au pied de la jeune fille.

Henri Matisse, Carmelina, 1903, Huile sur toile, 81×59 cm, Boston, Museum of Fine Arts

Helmut Newton, Autoportrait avec épouse et modèle, 1981, Gélatine d’argent, 22×22 cm

Même si le photographe semble être vu par accident, il reste au centre de l’image.

L’utilisation du miroir est aussi un excellent moyen d’introduire une troisième dimension dans la peinture. Il permet au spectateur de voir des espaces qui lui seraient cachés sinon.

Jan Van Eyck, Portrait des époux Arnolfini, 1434, Huile sur bois, 82×60 cm, Londres; National Gallery
Détail du miroir

Le miroir convexe n’est pas seulement un morceau de bravoure de la part de Van Eyck, mais c’est aussi une manière de reconstituer l’espace des personnages dans son intégralité. Dans le miroir, nous voyons les époux Arnolfini, de dos, ainsi que le décor de la pièce, légèrement déformé par la convexité du miroir, et aussi une porte entrouverte par laquelle entrent deux hommes, dont l’un est probablement le peintre lui-même. Il est à la recherche d’un espace total.

Petrus Christus, Saint Eloi dans son atelier, 1449, Huile sur bois, 100×85 cm, New-York, The Metropolitan Museum of Art

Au premier plan sur la table, à droite, le miroir convexe reflète ce qui se passe dans la rue par la porte ouverte de la boutique.

Ce procédé jalonne toute l’histoire de la peinture, chez les grands artistes, comme chez les peintres moins connus.

Diego Velasquez, Les Ménines, 1656/57, Huile sur toile, 318x267cm, Madrid, musée du Prado

Velasquez place un miroir rectangulaire sur le mur du fond dans lequel se reflètent les visages des souverains, probablement en train de poser pour lui.

François Boucher, Le déjeuner, 1739, Huile sur toile, 81×65 cm, Paris, musée du Louvre

Jean-Auguste Dominique Ingres, Portrait de Mme Moitessier, 1847/56, Huile sur toile, 120×92 cm, Londres National Gallery

Edouard Manet, Un bar aux Folies Bergère, 1881/82, Huile sur toile, 96×130 cm, Londres Courtauld Institute

Maurice Lobre, Boiseries de Versailles, Vers 1900, Huile sur toile, 101×64 cm

Comme Boucher avant lui, Maurice Lobre joue avec le miroir pour sublimer les boiseries du château de Versailles, qu’il a passé sa vie à peindre

Jeff Wall, Picture for women, 1979, 161×223 cm, Paris, Centre Pompidou

Anish Kapoor, Cloud Gate, 10×20 m, Chicago,, Milllenium Park

Tout en déformant la réalité, l’artiste crée un nouveau paysage.

Doug Aitken ,Mirage, Maison en miroirs, Palm Springs

L’artiste américain recouvre sa maison de miroirs qui composent des paysages toujours changeants.

Le miroir peut servir à mettre en lumière un élément essentiel de l’image :

Norman Rockwell, The flirts, 1941

C’est grâce au miroir du rétroviseur que le spectateur comprend pourquoi les personnages se retrouvent ensemble.

Elliott Erwitt, California kiss, 1955, Tirage argentique, 31×46 cm

Reprenant l’idée du rétroviseur, le photographe y capte son sujet principal.

Parfois, le miroir ne montre pas la réalité que l’on attend. Il peut, par exemple, montrer l’avenir :

Lucas Furtenagel, Portrait du peintre Hans Burgkmair et sa femme, 1529, Huile sur bois, 60×52 cm, Vienne, Kunsthistorisches museum

Les deux modèles, vieillissants, voient les reflets de leurs visages transformés en têtes de mort. Ce qui constitue aussi une Vanité, c’est-à-dire une allégorie du passage du temps, de la mort et da la futilité des activités humaines.

Jacopo Robusti dit Tintoret, Mars et Vénus surpris par Vulcain, Vers 1555, Huile sur toile, 135×198 cm, Munich, Alte Pinakothek

Dans cette scène de vaudeville où Vulcain, subjugué par la beauté de sa femme, n’entend pas le chien japper et dévoiler l’amant caché sous la table, le miroir nous montre le moment qui va suivre. En effet, si Vulcain aborde ici le lit de Vénus en mettant un genou sur le matelas, le miroir le montre complètement agenouillé sur le lit.

Le miroir peut montrer une réalité floue ou déformée :

Diego Vélasquez, La toilette de Vénus, 1647/1651, Huile sur toile, 122×177 cm, Londres, National Gallery

Vénus réfléchit à sa beauté, que reflète le miroir. Mais son visage nous échappe, car il est flou. Mais qui peut prétendre avoir vu le visage de l’amour ?

Edgar Degas, Chez la modiste, 1882/85, Huile sur toile, 88×102 cm, Richmond, Virginia museum of Fine Arts

Normalement la présence du miroir permet de voir le modèle sous deux angles différents, mais Degas décide de ne donner qu’une image allusive du visage. C’est au spectateur de projeter une image.

Francis Bacon, Portrait de Georges Dyer dans un miroir, 1968, Huile sur toile, 198×147 cm, Madrid, musée Thyssen-Bornemisza

Ici le visage reflété dans le miroir, même s’il est scindé en deux, est plus réaliste que le portrait du modèle auquel le peintre applique des distorsions. Si on unit les deux moitiés reflétées, on obtient un portrait assez naturaliste de Georges Dyer. Ce qui intéresse Bacon, ce ne sont pas les apparences mais ce qui se cache à l’intérieur de ses modèles. Le reflet coupé en deux évoque peut-être la double nature du caractère de Dyer

Le miroir peut aussi nous entrainer vers une autre réalité, un monde décalé ou magique :

Paul Delvaux, L’Aurore, 1937, Huile sur toile, 120×150 cm, Venise, musée Peggy Guggenheim

Le miroir, posé au premier plan sur un piédestal, devrait nous réfléchir l’image du peintre. Sans logique apparente, il nous montre le buste d’une femme comme si, le spectateur, était assimilé à une cinquième femme-arbre.

René Magritte, La reproduction interdite, 1937, Huile sur toile, 79×65 cm, Rotterdamn musée Boijmans Van Beuningen

Alors que les objets (tel le livre d’Edgar Poe posé sur la cheminée) se reflètent parfaitement dans le miroir, le reflet du personnage est totalement irréaliste.

Gustaf Tengrenn, Illustration pour Blanche-Neige et les sept nains, 1937

Les contes se sont emparés de l’image du miroir magique, comme en atteste l’illustrateur suédois Tengrenn dans ce dessin qui servit d’études préparatoires à Walt Disney pour son célèbre dessin animé.

Le miroir est aussi très régulièrement utilisé comme un emblème allégorique. Nous l’avons déjà abordé avec Furtenagel ; le miroir est souvent rattaché aux allégories de la Vanité. Fragile par sa matière, il renvoie à la fragilité de la vie, au caractère éphémère de la beauté.

Hans Memling, Allégorie de la Vanité, Vers 1490, Huile sur bois, 20×13 cm, Strasbourg, musée des Beaux-Arts

Panneau central d’un petit polyptyque évoquant la Vanité terrestre et la Rédemption céleste, cette jeune fille au miroir symbolise autant la vanité que la luxure.

Hans Baldung Grien, Les trois âges de la femme et la Mort, 1509/10, Huile sur bois, 48×32 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum

La belle jeune femme qui voit la mort se refléter dans son miroir symbolise tout à la fois la Vanité, la fragilité de la beauté et le temps qui passe.

Le Maître à la Chandelle, La Vanité, 1ere moitié du XVIIe siècle, Huile sur toile, Rome, Galerie nationale d’Art Ancien

Accompagnant le miroir, on trouve les autres symboles de la Vanité que sont le crâne et la chandelle. Ce type de sujet est très proche des « Madeleines repentantes » où l’on retrouve souvent les symboles de la Vanité.

Orazio Gentileschi, Marthe réprimande sa sœur Marie, Vers 1620, Huile sur toile, 132×154 cm, Munich, Alte Pinakothek

Dans cette image de Madeleine avant sa conversion, le miroir rectangulaire semble faire partie intégrante de la jeune femme et il ne reflète qu’elle.

Georges de La Tour, La Madeleine au miroir, 1635/40, Huile sur toile, 113×92 cm, Washinton, National Gallery of Art

Après sa conversion, le miroir ne reflète plus que le crâne…

Paradoxalement, le miroir est aussi l’attribut de la Prudence, car il permet de regarder en arrière.

Giovanni Bellini, Allégorie de la Prudence,1490, Huile sur bois, 32×22 cm, Venise, Academia

Hans Baldung Grien, Allégorie de la Prudence, 1490, Huile sur bois, 83×36 cm, Munich, Alte Pinakothek

Par extension, le miroir apparaît dans certaines représentations de philosophes, évoquant le « Regarde en toi-même… » de Marc-Aurèle.

Jusepe de Ribera, Le philosophe au miroir, XVIIe siècle, Huile sur toile

Le miroir est enfin le symbole de la vue dans la représentation des cinq sens.

Jacques Linard, Les cinq sens, 1638, Huile sur toile, 55×68 cm, Strasbourg, musée des Beaux-Arts

Le miroir introduit l’idée que la vue est un sens trompeur.

Pour terminer en beauté notre tour d’horizon, le miroir se retrouve dans de nombreuses représentations de femmes à leur toilette. C’est qu’il a un grand pouvoir érotique : vision sous plusieurs angles, mise en valeur du corps et de la parure de la femme. En témoigne, là encore, un grand nombre d’œuvres à travers les siècles :

Ecole de Fontainebleau, Dame à sa toilette, Fin XVIe siècle, Huile sur toile, 105×76 cm, Dijon, musée des Beaux-Arts

Giovanni Bellini, Jeune femme à sa toilette, 1515, Huile sur bois, 62×79 cm, Vienne, Kunsthistorisches museum

Titien, La femme au miroir, Vers 1515, Huile sur toile, 99×76 cm, Paris, musée du Louvre

Pierre-Paul Rubens, Vénus et Cupidon, 1606/11, Huile sur toile, 137×111 cm, Madrid, musée Thyssen-Bornemisza

Nicolas Régnier, Jeune femme à sa toilette, 1626, Huile sur toile, 130×105 cm, Lyon, musée des Beaux-Arts

Utamaro, Jeune femme devant son miroir, 1792/93, Estampe

Christoffer Eckersberg, Femme au miroir, 1841, Huile sur toile, 33×26 cm, Copenhague

Pierre Bonnard, La table de toilette, 1908, Huile sur toile, 52×45 cm, Paris, musée d’Orsay

Ernst Ludwig Kirchner, La toilette, 1913/20, Huile sur toile, 100×75 cm, Paris, Centre Pompidou

Pablo Picasso, Jeune femme au miroir, 1932, Huile sur toile, 182×130 cm, New-York, museum of Modern Art

Voilà, nous avons pu nous rendre compte de l’importance du miroir dans les arts visuels. Il a fasciné les artistes au cours des siècles, peut-être aussi parce qu’il se rapproche de la toile du peintre en étant à la fois une surface et une profondeur. La seule chose que la peinture ne peut pas, c’est le traverser… Laissons cela à d’autres…

Et vous, qu’en pensez-vous ?

2 réflexions sur « Miroir, mon beau miroir… »

  1. Quelle superbe chronique ! Bravo et merci !

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