Boccioni et ses états d’âme

Umberto Boccioni, Etat d’âme I : Les adieux, 1911, Huile sur toile, 70×96 cm, New-York, Museum of Modern Art

Umberto Boccioni (1882-1916) rencontre en 1901 le peintre Giacomo Balla qui l’initie à la peinture divisionniste française. C’est dans son atelier qu’il rencontre le peintre Gino Severini. En 1907, il s’installe à Milan. Le 20 février 1909 Marinetti publie dans le Figaro le « Manifeste du Futurisme » qui expose les idées principales de ce nouveau mouvement littéraire. Le texte est vite traduit en italien et suscite l’enthousiasme du jeune Boccioni. Un an plus tard, en 1910, il signe, accompagné des peintres Carra, Russolo et Severini, « Le Manifeste des peintres futuristes ». En 1911, Boccioni se rend à Paris où il découvre le Cubisme. C’est à son retour qu’il peint une série de trois tableaux, intitulés Etats d’âme.

Avec cette série, Boccioni traite le thème de la séparation en trois moments différents.

Dans « Les Adieux », Boccioni évoque, par un enchevêtrement de lignes et de couleurs, le chaos d’un quai de gare avant le départ du train. Il laisse encore, ça et là, des éléments reconnaissables facilement : locomotive avec sa cheminée crachant de la vapeur, poteau ferroviaire, couples qui s’enlacent. La frénésie du départ est suggérée par une série de lignes qui s’entrecroisent et des couleurs avec une dominante de couleurs chaude (rouge, orange , jaune). Cette impression est redoublée par le mouvement des couples sur une ligne serpentine qui part en haut à gauche de la toile, s’avance vers le spectateur et repart vers le fond du tableau. Elle est poussée vers l’avant par le triangle de la locomotive.

Dans « Ceux qui partent », le mouvement du train qui part est symbolisé par une multitude de traits obliques. Ces lignes fuyantes, qui coupent les visages des personnages, tentent de rendre l’émotion de ceux qui partent, même si, par ailleurs, les visages semblent étrangement inexpressifs et semblables à des automates. Les couleurs froides (bleu et vert) prennent le pas sur les couleurs chaudes.

Enfin, dans « Ceux qui restent », les couleurs froides ont envahi tout l’espace du tableau. Le peintre met en place une trame serrée de lignes verticales dans laquelle les corps des personnages se confondent. cela donne un sentiment d’accablement et de désolation.

Pour peindre sa trilogie, Boccioni s’est sans doute inspiré d’un triptyque de Charles Cottet, datant de 1898, très connu à l’époque, et qui traite du départ de marins bretons.

Boccioni transporte la scène dans le monde moderne puisqu’elle se passe dans une gare. Il met l’accent sur le mythe de la machine, symbole de la civilisation qui avance. Il inscrit ainsi son œuvre dans les idéaux du Futurisme. Boccioni, comme ses amis, rejette la tradition classique et exalte le monde moderne en insistant particulièrement sur l’essor de la ville , la glorification de la machine et de la vitesse. Il se place en héritier de la philosophie de Bergson et de la théorie de la relativité d’Einstein selon lesquelles la stabilité est une illusion rétrograde. Comme Marinetti dans le Manifeste de 1910, Boccioni pourrait reprendre :

Une automobile de course […] est plus belle que la Victoire de Samothrace

Pour autant, même si sa trilogie est très proche des idéaux du Futurisme, Boccioni subit d’autres influences. Il existe dans ces tableaux un reste d’influence symboliste : dans la référence au tableau de Cottet d’abord, mais aussi dans le fait de vouloir peindre un sujet qui exprime avant toute chose un sentiment. Le titre en témoigne, il s’agit d’états d’âme. Il est encore inspiré par la peinture divisionniste, notamment dans « Ceux qui partent » avec ses séries de touches obliques. Il reprend la peinture divisionniste française telle qu’il a pu la découvrir dans l’atelier de Balla, mais aussi peut-être est-il inspiré par ses deux grands aînés italiens que sont Giovanni Segantini et Giuseppe Pellizza da Volpedo, qui ont tous deux utilisé l’application de touches juxtaposées.

Giovanni Segantini, Le dernier labeur du jour, 1891, Pastel et fusain sur papier, Paris, musée d’Orsay


Giuseppe Pellizza da Volpedo, Fleur brisée, 1903/1906, Huile sur toile, Paris, musée d’Orsay

Il est influencé également par le Cubisme, qu’il a découvert lors de son voyage à Paris . On le retrouve dans sa volonté de décomposer l’image et de montrer le simultanéité de la réalité (notamment dans Les Adieux ou dans la façon de représenter les visages dans Ceux qui partent). L’emploi des chiffres, inscrits au pochoir (sur la locomotive des Adieux) est aussi directement inspiré des pratiques des peintres cubistes.

A travers cette trilogie, Umberto Boccioni exprime la frénésie du monde moderne et les effets psychologiques de ce perpétuel chaos sur les individus. Encore attaché à des références symbolistes et cubistes, « Etats d’âme » est l’une des premières œuvres de l’artiste à expérimenter les principes fondamentaux du Futurisme et qui le conduira à chercher toujours plus de dynamisme dans ces compositions.

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