Ghirlandaio : Portrait d’une défunte aimée

Domenico Ghirlandaio, Portrait de Giovanna degli Albizzi Tornabuoni, 1489/1490, Technique mixte sur bois, 77×49 cm, Madrid, musée Thyssen-Bornemisza

Domenico Bigordi, dit Ghirlandaio est né en 1449 à Florence, où il restera et travaillera toute sa vie. Il débute dans l’atelier de son père, qui est orfèvre et il développe rapidement une grande habileté pour la peinture et notamment l’art du portrait. Tout au long de sa carrière, il exécute de nombreuses fresques qui sont souvent l’occasion de portraiturer la bonne société florentine. C’est ainsi qu’en 1486, Giovanni Tornabuoni lui commande un cycle de fresques pour sa chapelle familiale en l’église Santa Maria Novella. Giovanni est un homme important, trésorier du pape et directeur, à Rome, de la filiale de la banque Médicis, famille dont il est très proche puisqu’il est l’oncle de Laurent de Médicis. En cette même année, le 15 juin 1486, son fils Lorenzo épouse Giovanna degli Albizzi. Elle a 18 ans et est issue, elle aussi, de la haute bourgeoisie florentine. A l’occasion de leur mariage, la famille Tornabuoni commande une médaille de mariage au sculteur Niccolo Fiorentino et fait réaliser, par Boticelli, deux fresques destinées à décorer la loggia de leur villa et qui sont dédiées, l’une à Lorenzo, l’autre à Giovanna.

Niccolo Fiorentino, Giovanna Albizzi Tornabuoni, 1486, Bronze, Paris, musée du Petit Palais
Sandro Botticelli, Vénus et les Trois Grâces offrant des présents à Giovanna Tornabuoni, 211×283 cm; Paris, musée du Louvre

Un an après, Giovanna a un premier enfant puis, l’année suivante, elle meurt lors de l’accouchement de son deuxième enfant le 7 octobre 1488, à 19 ans. Très aimée de sa belle-famille, son beau-père Giovanni demandera à ce qu’elle soit inhumée dans la chapelle familiale de Santa Maria Novella, que Ghirlandaio est en train de décorer. Le peintre a d’ailleurs eu l’occasion de la représenter dans l’épisode de la Visitation où elle apparait avec deux suivantes à droite de la fresque.

Ghirlandaio, La Visitation, Fresque de la chapelle Tornabuoni, 1485/90, Florence, église Santa Maria Novella

Très affecté par la mort de sa femme, Lorenzo Tornabuoni commande, peu après, à Ghirlandaio un portrait de Giovanna pour décorer ses appartements privés. Devant exécuté un portrait posthume, Ghirlandaio va s’aider des trois modèles existant pour réaliser son tableau.

Giovanna est représentée de profil, tournée vers la gauche. Elle se détache avec netteté devant une niche contenant quelques objets. Le fait de la placer dans un intérieur (et pas devant un paysage ou un fond uni) renforce le caractère intime du portrait. Elle porte une coiffure sophistiquée et un costume somptueux. Ils sont directement inspirés de la fresque de Santa Maria Novella. En effet, Giovanna y porte les mêmes vêtements et coiffure et tient le même mouchoir à la main.

Ce costume est composé d’une « giorneo » (corsage) sur laquelle est représentée la lettre « L » pour Lorenzo ainsi que le diamant en pointe, symbole de la famille Tornabuoni. Elle porte l’un des bijoux offert pour son mariage et que l’on voyait aussi dans la fresque de Botticelli. Son pendant est posé dans la niche derrière elle.

Derrière elle, on voit, à gauche le bijou et, à droite, un collier de corail, un livre de prières et un cartel avec une inscription. A l’époque, le corail jouait le rôle d’un talisman et on le portait pour éloigner les mauvais esprits. Ici, il souligne la pureté de l’âme de la jeune femme, préservée de tout mal. Sur le cartel, il est écrit :  » Ars utinam mores animunque effigere posses pulchrior in terris nulla tabella foret » ( Art, si tu était capable de peindre l’esprit et les mœurs, il n’existerait sur terre de tableau plus beau). Il s’agit d’une variante d’une épigramme du poète latin Martial, alors très en vogue dans la société cultivée florentine. Il met en valeur les qualités intellectuelles et morales du modèle.


Ghirlandaio donne un aspect très stylisé à son tableau avec un profil très pur et l’emploi de nombreuses lignes droites qui ne sont adoucies que par quelques rondeurs (perles, ligne de la poitrine, lumière modelant le visage) et une coiffure complexe qui apporte de la grâce au tableau.

Le peintre réussit, malgré l’absence de modèle et la raideur engendrée par la position de profil, à transmettre dans son portrait toute la beauté et la grâce de Giovanna, teintée d’un soupçon de mélancolie avec son regard tourné vers l’extérieur du tableau. En même temps, Ghirlandaio ne se contente pas d’une reproduction physique de son modèle. Certes, Giovanna Tornabuoni est belle et riche (ses vêtements et ses bijoux en témoignent) mais, en plaçant d’autres objets derrière le portrait, il sème autant d’indices permettant de mettre en valeur la vie spirituelle, intellectuelle et morale de la jeune femme.

Le besoin de posséder son propre portrait naît en Italie et en Flandres au XIVe siècle. Progressivement les commandes ne proviennent plus seulement des princes, mais aussi de la bourgeoisie. La pensée humaniste qui se met en place et qui célèbre la grandeur de l’Homme, favorise cet intérêt pour l’individualité. Si en Flandres, les portraits sont réalisés de trois-quarts pour un rendu plus réaliste (comme chez Van der Weyden), les Italiens préfèrent utiliser la figure de profil, suivant la tradition de l’art des médailles antique (comme chez Pisanello ou Piero Della Francesca) .

Rogier Van der Weyden, Portrait d’une jeune fille avec une coiffe blanche, Vers 1440, Berlin, Gemäldegalerie
Pisanello, Portrait d’une jeune princesse, Vers 1435/40, Paris, musée du Louvre
Piero Della Francesca, Portrait de Battista Sforza, Vers 1473, Florence, musée des Offices

Vers le milieu du XVe siècle, les influences flamandes vont, petit à petit, modifier la vision des artistes italiens qui délaissent de plus en plus souvent le portrait de profil. Ghirlandaio, lui-même, influencé par la peinture nordique, peint des tableaux de trois-quarts ou de face, comme Botticelli à la même époque. Par la suite, c’est le portrait de profil qui deviendra anecdotique comme en témoignent presque tous les portraits de Léonard.

Ghirlandaio, Portrait d’un vieillard et d’un jeune garçon, Vers 1490, Paris, musée du Louvre
Sandro Botticelli, Portrait de jeune homme à la médaille, Vers 1475, Florence, musée des Offices
Léonard de Vinci, La Belle Ferronnière, 1495/99, Paris, musée du Louvre

Il est à noter que, à ma connaissance, les portraits de profil, à partir de l’époque de notre portrait, sont souvent des images de personnes défuntes (comme chez Botticelli ou Piero di Cosimo). L’emploi du profil servait peut-être à souligner le côté commémoratif du portrait.

Sandro Botticelli, Portrait de Simonetta Vespucci, 1476/80, Berlin, Gemäldegalerie

Piero di Cosimo, Portrait de Simonetta Vespucci, Vers 1480, Chantilly, musée Condé


Avec ce portrait, Ghirlandaio offre une image idéale d’une jeune femme en montrant sa beauté physique autant que sa vie intérieure. Il en fait un exemple parfait d’un type de portrait destiné à conserver la mémoire d’un être cher. Quel plus beau cadeau pour un mari éploré ?

Et vous, qu’en pensez-vous ?

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